Il y avait dans le village de Klativatga une peretchkhalaka
[1] nommée Limkaïa et un magicien nommé
Plietko, qui un jour donnèrent naissance à un petit garçon qu’ils appelèrent Tchoubak. Le petit Tchoubak avait toujours des idées et des ruses, bien plus que tous les grands sages de
Klativatga et des villages alentours, si bien qu’on le surnomma très vite
Lintavoï, ce qui signifie à peu près «
plein d’idées ».
Un jour, Tchoubak, qui avait alors vingt-cinq ans, s’égara dans la Taïga. La Forêt était si dense et si grande qu’il ne put même pas retrouver son chemin avant la Nuit. Comme il voulait se
reposer, mais qu’il savait que s’il s’allongeait sur le sol, les animaux nocturnes allaient ne faire qu’une bouchée de lui, il monta dans un arbre, choisit une branche solide, s’y allongea et
s’endormit.
Et là, Tchoubak Lintavoï fit un rêve étrange : il marchait le long d’un précipice, tout était sombre, sauf une bulle très colorée et très brillante, qu’il ouvrait tout doucement, quand il se
réveilla en sursaut. Etonné par son rêve, Tchoubak demanda à deux Vikilii
[2] qui passaient par-là ce qu’il voulait
dire. Les Vikilii lui répondirent que s’il voulait le savoir, il devait marcher droit devant lui toujours vers le Nord, et ils disparurent entre les arbres. Tchoubak descendit de la branche, et
commença à marcher droit devant lui vers le Nord.
Il avait parcouru un grand bout de chemin quand le Soleil partit se coucher et laissa la Lune veiller sur le monde. Epuisé d’avoir marché toute la journée, Tchoubak Lintavoï choisit un grand
arbre, y grimpa pour y dormir, et rêva de nouveau du précipice et de la bulle, mais cette fois-ci, la bulle ressemblait à un tourbillon infini.
Le lendemain, Tchoubak poursuivit sa route. Il faisait de plus en plus froid, et bientôt Tchoubak parvint au point où la Taïga laisse la place à sa sœur la Toundra, qui s’étendait à perte de vue.
Là, Tchoubak s’arrêta, et se dit que s’il s’allongeait au milieu de la Toundra, rien ne pourrait le protéger. Il fit donc demi-tour, et monta au plus haut du premier arbre assez solide qu’il
trouva. Et la Nuit, il rêva encore du précipice et de la bulle, mais cette fois-ci, la bulle était noire et le précipice très brillant.
Mais quelle ne fut pas sa surprise à son réveil ! Quand il ouvrit les yeux, Tchoubak se trouvait au fond d’une grotte toute blanche de diamants, rouge de rubis, verte d’émeraudes et bleue de
saphirs. Il voulut se lever pour admirer les murs de la grotte …Impossible ! Des chaînes en or et en argent le retenaient prisonnier sur le sol. Et devant lui se tenait un vieil homme
squelettique, enveloppé dans un long manteau en fourrures de zibelines et de tigres. Il était coiffé d’une couronne de diamants noirs, d’où dépassaient quelques longs cheveux filasses. Il avait
un visage boursouflé et décharné à la fois, avec des yeux globuleux, rouges et scintillants, un nez constellé de verrues, et une grande bouche d’où sortaient des longues dents et une langue
fourchue. Tchoubak reconnut aussitôt cet homme à l’air cruel : il s’agissait de Krali-Moganeï, un méchant sorcier qui enlevaient tous ceux qui se perdaient entre la Taïga et la Toundra. Il
tuait et dévorait les plus faibles, et se servait des plus robustes comme esclaves. Tout le monde à Klativatga et aux alentours savait que personne n’avait jamais pu se tirer des griffes de
Krali-Moganeï, et Tchoubak le savait aussi. Cependant, il garda son calme, et même se mit à rire. Le rire de Tchoubak déstabilisa Krali-Moganeï. Mais celui-ci se reprit vite et dit méchamment à
Tchoubak :
« Tu ris, tu ris, … Ris tant que tu ne sais pas ce que j’ai réservé pour toi ! Tu vois cette grotte ? Elle est à toi si tu accomplis les épreuves que je t’ai préparées. Mais si tu
échoues à une seule de ces épreuves, tu seras enfermé pour toujours dans la prison qui est sous cette grotte ! »
Et, avec un rire démoniaque et cruel, Krali-Moganeï fit disparaître les chaînes de Tchoubak, empoigna celui-ci, le jeta à terre violemment et frappa le sol du pied, pour ouvrir une trappe. Par
cette trappe, Tchoubak découvrit avec horreur le sort qui l’attendait : des jeunes hommes du même âge que lui étaient enchaînés et gardés par des monstres (créés par Krali-Moganeï) qui les
battaient de temps à autre pour s’amuser. Les visages tristes des jeunes hommes se tournèrent vers Tchoubak, qui vit dans leurs yeux à la fois de la souffrance et du désespoir, et une petite
lueur d’espoir : si Tchoubak réussissait, ils seraient libérés. Les monstres eux-aussi tournèrent leurs visages vers Tchoubak, en riant cruellement. La trappe se ferma, et Krali-Moganeï
dit à Tchoubak :
« Pour la première des trois épreuves, tu devras me rapporter le plus gros diamant noir du monde. Tu le trouveras au milieu d’un village de tigres, dans la Taïga. Deux possibilités pour
toi : tu vas dans le village des tigres et tu te fais déchiqueter, ou tu n’y vas pas et je te mets directement dans la prison que tu viens de voir ;
_ Il y en a une troisième, répliqua Tchoubak, que tu n’as pas envisagée : je vais dans le village de tigres, je prends le diamant, et je te le rapporte.
_ Parce que tu crois que tu vas y arriver ? Laisse-moi rire ! … Allons, assez perdu de temps ! »
Krali-Moganeï frappa dans ses mains, et Tchoubak se retrouva dans la Taïga. Il se mit en route pour trouver le village des tigres, tout en se demandant comment il ferait pour que les tigres ne le
dévorent pas. Soudain, il entendit des cris. Il se précipita vers l’endroit d’où venaient les cris, et trouva une jeune femme coincée dans les branches des arbres, le bras déchiré par des épines.
Tchoubak coupa les branches à l’aide de son couteau et délivra la jeune femme. Le bras de cette dernière était tout abîmé et constellé d’épines. Tchoubak retira ces épines une à une, alla
chercher un peu d’eau dans un ruisseau qui coulait non loin de là, nettoya la blessure, enleva son écharpe et banda le bras meurtri.
« Merci, dit la jeune femme. Mon nom est Uruva. Tu m’as sauvée la vie, et je vais t’aider à mon tour. Que viens-tu donc chercher près de mon village ?
_ Tu vis dans le village des tigres ? s’étonna Tchoubak.
_ Et oui, parce que je suis un tigre, répondit Uruva (Tchoubak remarqua alors la couleur des yeux de Uruva : un joli jaune d’or …). Je suis aussi un loup, un renard, un ours,
et un samoleï
[3]. Alors, que
cherches-tu ?
_ Le diamant noir qui est dans le village, pour Krali-Moganeï le sorcier, qui veut que je le lui rapporte, sinon …
_ Je connais Krali-Moganeï, reprit Uruva d’un air sombre. Attends-moi là. »
Et Uruva, sous les yeux médusés de Tchoubak, fit un roulé-boulé et se changea en tigre. Elle s’enfonça dans la Forêt, et revint quelques minutes après avec le diamant noir. Tchoubak dit son nom à
Uruva, lui expliqua en détail toute l’affaire, et la remercia de son aide si précieuse. Uruva lui dit que s’il avait encore besoin d’aide, il n’avait qu’à l’appeler trois fois, puis elle
roula-boula et se changea en loup. Tchoubak, de son côté, se rendit là où l’avait laissé Krali-Moganeï, et se retrouva aussitôt dans la grotte.
Krali-Moganeï fut surpris en revoyant Tchoubak vivant et avec le diamant noir. Il eut un rire nerveux et pincé, puis dit à Tchoubak Lintavoï :
« Tu n’as pas encore gagné, il te reste deux épreuves à accomplir. Plonge dans l’eau glacée du lac de Taraveskhoï, et rapporte-moi l’algue de cristal. Et tu sais ce qui t’attend si tu
échoues … »
Tchoubak se retrouva dans la Forêt, et chercha le lac de Taraveskhoï, le plus profond lac de la Forêt. Il ne tarda pas à le découvrir, immense et recouvert de gel. Il s’avança prudemment sur la
glace, choisit un endroit solide pour s’asseoir, puis, à l’aide de son couteau, creusa un trou. Il ôta un de ses gants et plongea la main dans le trou, pour la retirer aussitôt. Il hocha la tête,
désespéré : jamais il ne pourrait survivre plus de cinq minutes dans cette eau glaciale…
Soudain, Tchoubak entendit les cris d’un renard pris dans un piège. Il revint sur la terre ferme pour sauver cette pauvre bête. Quand il eut écarté les mâchoires du piège et libéré le renard, il
découvrit que la patte avant gauche de l’animal était entourée d’une écharpe : la sienne. Il reconnut alors Uruva, qui roula-boula.
« Tu m’as encore sauvée, dit-elle. Si tu as besoin d’aide, dis-le-moi. »
Tchoubak lui raconta ce qu’il devait faire et ce qu’il risquait s’il échouait. Uruva s’avança sur la glace, et dit à Tchoubak de venir avec elle sur le lac, là où il avait fait le trou.
« Je vais rouler-bouler et me changer en samoleï, et tu vas me mettre dans l’eau. Je vais cueillir l’algue de cristal, et quand tu me reverras, tu me sortiras de l’eau. »
Tchoubak fit comme Uruva lui avait dit, lui donna sa médaille pour la remercier, et rapporta à Krali-Moganeï l’algue de cristal.
Krali-Moganeï fut surpris et très en colère de revoir Tchoubak victorieux.
« Tu as encore réussi, mais pas encore gagné. Ces deux épreuves étaient faciles, mais la troisième est impossible.
_ Que dois-je faire ? demanda calmement Tchoubak.
_ Affronter les gardiens du Tourbillon du Rien… Mais pour cela, il faudrait déjà que tu trouves le Tourbillon du Rien, qui est introuvable, puisqu’il n’existe pas ! répondit
Krali-Moganeï en ricanant diaboliquement.
Tchoubak se retrouva au beau milieu de la Toundra, peu rassuré. Le vent soufflait, glacial. Que faire ? Tchoubak s’assit pour réfléchir : « le Tourbillon du Rien n’existe pas, se
dit-il, donc les gardiens du Tourbillon du Rien non plus, c’est le vide. Je dois donc tout simplement affronter le vide … »
Puis il repensa aux trois rêves étranges qu’il avait eus et qui l’avaient amené jusque là : le précipice et les trois boules. Le premier rêve était la première épreuve, le deuxième
représentait celle du lac, et le troisième, le voilà : un précipice brillant et une bulle noire. Mais tout ceci n’avait aucun sens !
Découragé, Tchoubak dessina machinalement dans la neige le précipice et la bulle ; c’était fini, il allait être emprisonné comme tous les autres par l’affreux Krali-Moganeï, et plus jamais
il ne retournerait chez lui. Il enfouit sa tête dans ses mains, résigné, quand un bruit strident le fit sursauter. De là où il avait dessiné le précipice et la bulle semblaient surgir d’étranges
créatures. Intrigué, Tchoubak se releva et s’approcha prudemment, mais s’éloigna aussitôt : c’était des dragons de feu, munis de longues dents et de trois langues terminées par des crochets
acérés, il en surgissait de plus en plus ! Puis le sol se mit à trembler, et même à se dérober sous les pieds de Tchoubak, qui commença à courir de plus en plus vite loin du trou qui se
formait.
Mais tout à coup une forte douleur à la jambe le retint : un des monstres venait de le mordre. Bientôt après, Tchoubak fut entouré des autres dragons, qui l’assaillirent. Il tira son couteau
pour les repousser. Les monstres l’entraînaient vers le précipice. C’est alors qu’il comprit : le trou qui se rapprochait dangereusement, c’était le Rien, la bulle était le Tourbillon, et
ses assaillants, les terribles tzrolkhiei, les gardiens du Tourbillon du Rien ! Il redoubla ses coups pour les repousser, mais ils étaient bien trop nombreux, et malgré son courage Tchoubak
commençait à faiblir, blessé de tous côtés. Ses pieds étaient bientôt au bord du précipice, ses coups devenaient vains, il allait tomber, quand il repensa à celle qui l’avait aidé à accomplir les
deux autres épreuves : Uruva. Un tzrolkhieï avait enroulé sa longue langue crochue autour du cou de Tchoubak, qui fit un effort désespéré pour articuler : « Uruva, Uruva,
Uruva ! »
Un terrible grognement se fit entendre, surprenant les horribles tzrolkhiei, qui détournèrent leur tête de Tchoubak. Un ours immense se dressait de toute sa hauteur devant eux, un ours aux yeux
verts et au bras entouré d’une écharpe : Uruva ! L’ours grogna de nouveau très fort, et cette fois les tzrolkhiei lâchèrent Tchoubak. Ils semblaient hésiter à attaquer l’ours : un
ours est toujours si impressionnant ! Uruva avança vers eux, ils reculèrent et retournèrent dans leur tourbillon. Mais tout était loin d’être fini. Alors que Tchoubak marchait vers
Uruva pour la remercier, un grand bruit suivi d’un éclair laissa place à Krali-Moganeï. Celui-ci immobilisa Uruva grâce à un sort, puis s’adressa à Tchoubak :
« _ Tu crois avoir gagné, mais tu es loin d’avoir gagné contre moi ! »
En disant ces mots, il leva les bras lentement, puis les projeta avec force en direction de Tchoubak, qui tomba au sol aussitôt. Krali-Moganeï se rapprocha de Tchoubak, puis à nouveau leva et
rabaissa violemment les bras vers lui. Cette fois, Tchoubak fut projeté dans le précipice ; il se raccrocha à une touffe d’herbe qui sortait de la neige, il ne fallait surtout pas
lâcher ! Déjà Krali-Moganeï s’avançait vers lui, bien décidé à le faire tomber tout au fond du trou, mais Uruva, qui avait réussi à combattre le sort, fut plus rapide. D’un vigoureux coup de
patte, elle précipita Krali-Moganeï dans l’abîme. L’homme hurla de terreur et de colère, mais fut englouti par le Tourbillon du Rien.
Soudain, Tchoubak poussa un cri d’effroi : la touffe d’herbe qui le maintenait en dehors du précipice commençait à céder. Il allait bel et bien tomber, quand Uruva roula-boula, prit forme
humaine, saisit les poignets de Tchoubak et le tira hors de danger. Aussitôt après, le trou se referma, emprisonnant Krali-Moganeï à jamais dans le Tourbillon du Rien.
« Merci, dit Tchoubak à Uruva. Sans toi, tout était fini.
_ Ce n’est rien, sourit Uruva. Toi aussi tu m’as sauvée plusieurs fois … Mais c’est quoi, là-bas ? »
Tchoubak regarda vers l’endroit où Toundra et Taïga se rencontrent, et vit avec surprise un impressionnant tas de pierres précieuses : le trésor de Krali-Moganeï ! Peu de temps après,
des hommes sortirent de la Forêt : les prisonniers de la grotte, tous libérés grâce à Tchoubak Lintavoï et Uruva !
« Eh bien ! s’exclama l’un d’entre eux, nous sommes loin de Klativatga, ici !
_ Que s’est-il passé ?
_ C’est à qui, tout ce trésor ? »
Tchoubak et Uruva les rejoignirent ; le trésor fut partagé entre tous, puis Uruva guida tout le monde à travers la Forêt vers les villages humains.
« C’est étrange, remarqua Tchoubak, personne n’a le souvenir de Krali-Moganeï.
_ C’est normal, répondit Uruva : il est tombé dans le Tourbillon du Rien. C’est comme s’il n’avait jamais existé, comme s’il ne s’était jamais rien passé : son souvenir
s’efface … De qui me parlais-tu, déjà ? »
Arrivé à Klativatga, Tchoubak retrouva les siens. Il offrit des pierres précieuses à tous les habitants du village et leur raconta ce qui s’était passé, car lui n’avait rien oublié, et surtout
pas la belle Uruva. Mais lorsqu’il voulut la présenter aux autres, elle avait disparu. Seule une gigantesque emprunte de patte d’ours dans la neige indiquait son passage. Tchoubak Lintavoï, dans
un premier temps, se jura de la retrouver ; mais ensuite réfléchit : Uruva n’était pas totalement humaine, sa vie n’était pas dans un village d’humains, mais dans la Forêt, et elle
aurait été malheureuse parmi les humains. La seule solution pour Tchoubak était d’oublier Uruva, mais s’il finit par oublier sans problème Krali-Moganeï, jamais il ne put effacer de sa mémoire
Uruva …
[1]
Princesse guerrière et un peu sorcière.
[2]
Habitants des Forêts qui, entre autres choses, apportent les rêves.
[3]
Poisson légendaire vivant dans des eaux profondes et très froides.
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